Je ne peux m’empêcher de sourire à l’évocation de ce
souvenir. Même si je n'avais pas ri à l'époque...
Quel beau début de soirée. Dommage de s’enfermer, quand la douceur du soleil couchant incite à une balade
sur les bords de la Marne. Avec un peu de chance, on croise un martin-pêcheur furtif à l’ouvrage, une carpe fait miroiter ses écailles à la surface changeante des eaux verdâtres, un chat errant
guette la sortie des mulots, un couple d’amoureux vient flirter…
Une pression sur mon bras, aussi légère que discrète, indique l’impatience de Sonia. Fin de la rêverie,
on ne sera pas ce couple d’amoureux ce soir. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui me manque de l’entraîner loin du monde réel et de sa déchéance.
– On est à la bourre, murmure-t-elle dans un soupir, dépêche-toi.
La faute à qui, si on est en retard ? Vingt minutes plus tôt, je la croyais endormie dans la salle
de bains. Et maintenant, on devrait risquer l’accident en traversant la rue, sous prétexte que mademoiselle s’inquiète enfin de l’heure.
– Ça commence toujours en retard, ces machins-là. Calme-toi.
Ce « machin-là » est une réunion de quartier, car on s’est aperçu que le ramassage des
poubelles ne s’adapte plus aux réalités de l’existence. On vit dans un centre-ville, au milieu des commerces, avec des impératifs de livraisons, etc. M. Courtois, désireux de faire honneur à son
patronyme, nous accueille sur le pas de la porte.
– On n’attendait plus que vous.
Il est gentil, ce bonhomme. La cinquantaine enrobée et le cheveu châtain rare s’harmonisent avec un
sourire en toute circonstance, au point qu’il semble sculpté sur ses lèvres fines. Sans doute l’habitude de fréquenter des jeunes qui jouent en ligne sur ses ordinateurs, surfent sur le net, et
tchatent sur les forums.
– C’est de ma faute, s’excuse Sonia débordante de franchise, me dédouanant au passage.
– Pas grave, entrez.
D’autres commerces sont représentés. Mme Duteuil, la boulangère, ressemble à un militaire dans sa posture
trop droite. Elle en a d’ailleurs le regard noir sous un chignon de même couleur, les traits taillés dans le roc. Le port altier met en valeur son opulente poitrine, seule marque de
féminité.
M. Duteuil la suit, comme un caniche tenu en laisse suit sa maîtresse. Ses doigts nerveux triturent une
fine moustache à l’italienne, qui lui confère un visage de dandy sur des épaules de déménageur. Le pauvre meurt d’envie d’aller se coucher, son pain ne se fera pas tout seul demain.
Melle Magnon n’exhibe ni poitrine ni mari, car la mercière ne possède rien de ce qui fait l’orgueil d’une
femme. Elle se plaint depuis deux ans de payer des charges pour un magasin désert. Allons mamie, il serait temps de penser à la retraite à soixante-dix ans passés. Et comment vous pouvez voir les
clientes, puisque vous êtes toujours à papoter avec vos copines.
Contrairement à notre hôte, Jean Thibaut tire sa tête des mauvais jours. Il aurait aimé organiser la
fameuse réunion chez lui, dans son bistrot, comme les troisièmes mi-temps du club de rugby local, auquel il n’a jamais pu jouer à cause d’une nature chétive.
M. et Mme Gilbert observent l’assemblée sans oser s’y mêler. Ces quadragénaires, gérants de l’animalerie,
viennent aux réunions par obligation, saluent poliment par obligation, et foutent le camp sans prévenir. On les dit aussi sauvages que les bêtes qu’ils vendent.
Certains se remarquent par leur absence. M. Fillon et madame, de la supérette, partis en vacances de
Pâques à Rome. Melle Moreau, jolie fleuriste célibataire, dont le sourire est une insulte aux femmes mariées du quartier, obligées de tenir les maris à l’œil.
Enfin il y a nous, Sonia et Jo, de la petite boutique de vêtements située entre la boulangerie et
l’animalerie, en face du café et du magasin d’informatique. Le problème des poubelles nous concerne aussi.
Voilà, vous connaissez le voisinage. Pour les murs on verra plus loin. Ah ! J’allais oublier le
nouveau, loueur de vélos comme le veut la mode. Sylvain Lasard sourit à la cantonade, certain de son charme de trentenaire, et de paraître irrésistible, toujours à vérifier sa tignasse châtain
sur deux grands yeux clairs.
Reste le grand-père, visiblement pressé de tomber la veste et la cravate. Lui, c’est Morin, l’adjoint au
maire chargé du dossier et des belles promesses. Il les tiendra peut-être à l’approche des municipales.
– On peut y aller, lance le maître de cérémonie, fier de recevoir la tribu dans son antre, au milieu des
moniteurs et des unités centrales encore chaudes de la dure journée de labeur.
Chacun dans la semaine a défendu son point de vue, et tout le monde est d’accord pour déplacer le jour de
ramassage des poubelles au mardi. Alors pourquoi on est là, au lieu de profiter des bords de la Marne ?
L’élu – qui n’est pas sûr d’être réélu – vient de partir,
on peut se lâcher. Les libations suivent la délibération, comme d’habitude. Eh ! Ne me regardez pas comme ça, je m’entends bien avec mon verre de jus d’orange, moi. Pourquoi je n’en bois pas
plus souvent, d’ailleurs ?
Sonia, que je surnomme tendrement mon chaton, me surveille. Une sortie la veille a occasionné une gueule
de bois ce matin. Et pas question de soigner le mal par le mal, ou c’est la scène de ménage. Ce qui est drôle dans un pique-nique – on joue au frisbee avec les assiettes en carton – l’est moins
dans une réunion de quartier.
De plus, mieux vaut garder l’esprit alerte. Le nouveau reluque dans notre direction avec insistance, en
faisant semblant d’écouter les pleurnicheries de Melle Magnon, appuyée sur un moniteur. Va l’avoir mauvais, Courtois, si la mamie fait tomber l’engin.
– Voila une bonne chose de faite, se plaît à balancer le cafetier, histoire de capter l’attention.
On ne m’accusera pas d’impolitesse, alors je décide d’accompagner ma réponse d’un regard franc.
– À la condition que le maire ne nous raconte pas de bobards. On saura dans quelques semaines.
– Oui. On vous voit tout à l’heure ?
– Oh non, rugit Sonia sans appel, pas ce soir. Un peu de calme nous fera du bien après la soirée
d’hier.
Vlan ! Tout le quartier sera bientôt au courant de mon inconduite de la veille.
– C’est pas le tout, fait notre interlocuteur dépité après un coup d’œil à sa montre, je dois rentrer.
Aline n’aime pas rester seule trop longtemps.
« Oh le menteur ! T’as la trouille qu’elle file avec un des joueurs de cartes qui squattent la
table du fond de ton bistrot tous les soirs. » Restons diplomate, et traduisons cette pensée en termes policés.
– Vous avez raison, on ne sait jamais.
L’allusion l’aiguillonne, au point de le presser à agir.
– Allez ! Je suis parti.
Parfait ! On va emboîter le pas à Jean Thibaut, saluer tout le monde, et filer. Le programme à la
télé se laissera regarder, avec de la chance. J’en suis là de ma réflexion hautement philosophique, quand une voix nous rattrape, ou plutôt nous empêche de partir.
– Bonsoir, je suis heureux de vous connaître.
– Nous aussi…
Le reste de ma réponse ne dépasse pas la barrière de mes lèvres, à cause d’une bonne d’éducation
haïssable, tant elle pousse à l’hypocrisie :
« … C’est bon ! On se casse, maintenant. »
Allez savoir pourquoi, je flaire le piège. Sans doute à cause de Melle Magnon qui prend le cafetier par
un bras, moi par l’autre, et nous accapare, laissant le loueur de vélos en tête à tête avec Sonia. C’est quoi ce cirque ? Elle ne s’y prendrait pas autrement si elle leur avait arrangé un
rencard.
– Vous pensez que la maire agira ? blablate la mamie. L’entreprise de ramassage sera d’accord ?
J’aurai peut-être dû lui parler de ma taxe professionnelle…
Ce qui m’intéresse, ce sont les paroles de l’autre, car il ne perd pas de temps. Voila qu’il prend mon
chaton pour une vendeuse : « C’est bien de vous investir dans la vie du quartier… »
La vieille refuse de me lâcher. Dommage, car la mise au point serait vite faite.
« Il y a de chouettes coins pour une balade à vélo. Je
vous en prêterai un qui roule sans effort. »
Des efforts ? Moi j’en fais pour ne pas clouer le bec de manière virulente au coquelet. Ma
parole ! Il se prend pour Brad Pitt.
– Qu’en pensez-vous, Mademoiselle ? s’offusque la mercière de mon manque d’attention. Inutile de
chercher une réponse, la question ne s’est pas imprimée dans mon cerveau accaparé ailleurs.
– Hein ? Oui.
Eh ! vous n’êtes pas obligés de laisser ce dragueur se comporter comme un mort de faim devant Sonia.
Il n’a pas vu qu’elle est accompagnée ? Son ton doucereux m’agace, ses courbettes m’agacent, tout de lui me porte sur les nerfs.
« Ça me fera plaisir de vous inviter. Vous n’avez qu’à me dire quand et où. »
Même pas au conditionnel, le malotru ! Il s’engage comme si c’était déjà dans la poche, et en
rajoute.
« Vous êtes jolie, ce sera un plaisir de découvrir le coin avec vous. »
Cette fois s’en est trop. Je me prépare à intervenir, à lui imprimer sur le front ma façon de penser,
quand la main de Sonia s’accroche à mon bras.
– Ma compagne et moi on est débordées, prévient son timbre doux, qui passe pour de la timidité en public.
Il vaut mieux demander à quelqu’un d’autre.
Jo est le diminutif de Joëlle. Et Sonia est mon épouse. Euh… ma pacsée. Enfin, mon chaton qui dit que je
suis la femme de sa vie, en sachant pertinemment que c’est réciproque. Nous sommes dans le quartier depuis trois ans et demi, et les autres n’ont pas eu le choix que de s’habituer à nous voir
ensemble.
Là, « Sylvain Lasard qui se prend pour Brad Pitt » n’en revient pas, comme si la lesbienne
volait le bien le plus précieux de l’homme : la femme. Il tire une tronche longue comme une étape du Tour de France ? Tant pis, on ne va
pas se cacher afin de préserver son ego.
Vous imaginez que nous sommes des objets, qu’on peut prendre d’un simple claquement de doigts, qu’on peut
dérober à son ancien propriétaire ? La femme est un trésor, que seul l’amour peut révéler au grand jour.
Fin de la discussion. Le cafetier retourne au travail ; la mercière s’éloigne, après un haussement
d’épaules ; le loueur de vélo nous salut à peine avant de rejoindre la boulangère, aussi présidente du comité de quartier. On se rapproche de M. Courtois.
– Alors mesdemoiselles, vous êtes contentes de votre nouvel ordinateur ?
Là encore, la question ne m’intéresse pas.
– Oh oui ! se charge de répondre Sonia. J’en connais une qui ne lâche plus le clavier.
Doucement, mon chaton, ne vas pas dévoiler tous nos secrets au voisinage. Pour l’instant, il y en a
d’autres qui ne nous lâchent plus. La mère Duteuil nous balance un regard… Comme si on venait de foutre « sa soirée » en l’air, car on n’a pas réservé au petit nouveau un accueil
chaleureux.
Oh ! Je les paie aussi, mes cotisations. Même qu’au début je croyais que c’était du racket. Je n’ai
volé Sonia à personne, on est venues ensemble. Et puis ce n’est pas de ma faute si elle n’aime pas les mecs.